« Il faut avoir confiance en l’Homme et en la science moderne » - Sfen

« Il faut avoir confiance en l’Homme et en la science moderne »

Publié le 31 décembre 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Du nucléaire, le Rabbin Joël Jonas, aumônier en chef du culte israélite des Armées, connaît essentiellement la dimension militaire. Alors, quand on lui demande son regard sur l’atome, son premier réflexe est d’abord de parler de la bombe atomique, « une arme hors-norme » qui donne « une responsabilité immense envers le monde ». Pour ce qui est du nucléaire civil, le judaïsme pose un regard bienveillant, « une confiance », sur la science et les scientifiques. Cependant, la technique ne saurait émanciper l’Homme de sa responsabilité à l’égard de la création de Dieu : c’est ce que le judaïsme enseigne depuis 3 000 ans dans sa vision de l’écologie.

Judaïsme, Science, Progrès et nucléaire

Pour introduire son propos, le rabbin Jonas tient à souligner que « le judaïsme ne s’est jamais opposé à la science ni aux progrès technologiques ». Preuve en est : cette religion n’a jamais excommunié de savant : « Bien au contraire, une bénédiction particulière a été instituée à la vision d’un grand : Béni sois-Tu, Éternel, qui a donné de Sa sagesse aux êtres humains » précise le rabbin. Le Talmud, livre qui définit la Loi juive, encourage même la recherche scientifique et « affirme que la géométrie et l’astronomie sont les prémices de la sagesse ». Le judaïsme compte d’importantes figures théologiques et scientifiques comme Samuël, l’un des plus grands sages du Talmud, qui déclarait : « les routes des étoiles me sont aussi familières que les rues de ma ville. »

Pour le rabbin Jonas, le Talmud « regorge » de références scientifiques qui correspondaient au savoir de l’époque : « Au Moyen-Âge, Maïmonide, comparé à Moïse pour sa sagesse, était également un grand médecin. Plus près de nous, rabbi Elyahou de Vilna, surnommé le génie de Vilna, immense sage du XVIIIe siècle, est l’auteur d’un traité de mathématiques. »

« Le judaïsme considère les sciences et le progrès technologiques comme des outils pour accéder à des valeurs infiniment plus importantes : les valeurs spirituelles » rappelle le rabbin. Dans cette perspective, l’utilisation des découvertes de la physique nucléaire et leurs applications dans le monde civil ne peuvent être que « louables » : « toute cette énergie produite, source d’un confort nécessaire à vie, les avancées de la médecine moderne utilisant les sciences nucléaires, etc. »


Nous avons un certain recul sur cette énergie qui doit nous permettre d’adopter une position pragmatique.


Toutefois, ces avantages ne doivent pas faire oublier les impératifs liés au respect de la terre et de la nature. « La catastrophe de Tchernobyl et plus récemment celle de Fukushima sont venues nous rappeler qu’une centrale nucléaire pouvait être très dangereuse. » Les difficultés liées à la gestion des déchets radioactifs « posent également question ». Pourtant, en toute humilité, Joël Jonas estime que le nucléaire est « une affaire de spécialistes ». Sourire en coin, il reprend cette formule d’un grand sculpteur à un cordonnier qui critiquait son œuvre, sur la partie au-dessus du talon de sa sculpture : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ».

Si le risque zéro n’existe pas, le rabbin Jonas nous invite à avoir « confiance en l’Homme et en la science moderne ». Pour le nucléaire, cela implique de s’appuyer sur « une présomption forte » [1] : « nous avons un certain recul sur cette énergie qui doit nous permettre d’adopter une position pragmatique sans s’enfermer dans aucun dogme, afin de permettre à plus de sept milliards d’êtres humains de vivre dignement sur notre planète. »

Quand la Bible commande de préserver la nature

Le judaïsme puise sa doctrine du rapport de l’homme avec sa terre dans la Genèse. Ce texte que l’on trouve dans la Torah, Bible hébraïque, indique : « bien que la création du monde avait été achevée, les arbres des champs n’étaient pas encore sur la terre et l’herbe n’avait pas encore poussé. En effet, l’Éternel n’avait toujours pas envoyé la pluie et il n’y avait pas d’homme pour travailler le sol. » En s’appuyant sur les commentaires de l’exégète et philosophe français du XIe siècle, Rachi, le rabbin Jonas estime que Dieu « a laissé la gestion du monde à l’être humain : charge à lui de la travailler, de la développer et aussi de la préserver […] même si “l’Éternel reste le maître de la Nature ; Il décidera Seul de la quantité et de la qualité des pluies sur terre et donc de sa fertilité”. »

« Cette notion de préservation de la nature transparaît dans plusieurs commandements », précise le rabbin qui prend deux exemples. Le premier figure dans le Lévitique : « exige qu’une fois tous les sept ans, nous nous imposons de ne pas travailler la terre et de la laisser en jachère ». Ce devoir de repos permet d’éviter que la terre ne s’épuise. « Ce repos de la terre se justifie aussi par le danger de la surexploitation des sols et le risque de les voir s’appauvrir au point de ne plus produire suffisamment » souligne le rabbin Jonas. Second exemple de commandement illustrant ce devoir de respect pour la nature : l’interdiction de détruire un arbre fruitier dans le cas où l’on assiégerait une ville ennemie. La Torah [2] précise que « L’Éternel nous interdit de détruire les arbres fruitiers autour de cette ville, même si notre intention était d’affaiblir les assiégés ou d’utiliser les troncs des arbres comme des béliers. » Pour le rabbin Jonas, cet exemple montre « clairement » que l’homme « n’est que le gestionnaire d’un bien qui ne lui appartient pas : la terre et ses richesses naturelles. »



Enfin, Joël Jonas cite un passage du Midrach, une méthode d’exégèse herméneutique [3] : « Au moment où le Saint, béni soit-Il, créa le premier homme, il le prit et lui montra tous les arbres du jardin d’Eden, puis lui dit : voici mes œuvres ! Vois comme elles sont plaisantes et louables ! Or tout ce que J’ai créé, Je l’ai créé pour toi. Garde-toi donc d’endommager ou de détruire mon monde car si tu l’endommages, il n’y aura personne pour le réparer après toi. »

La Torah : écologiste avant l’heure

À la question, la Torah est-elle écologiste ? « Oui bien sûr, et cela, depuis plus de trois millénaires ! » s’enthousiasme le rabbin Jonas. Il y a 3 500 ans, le judaïsme a institué la fête de Tou-Bichvat, le nouvel an des arbres qui célèbre la nature à travers la dégustation de fruits. Plus encore, les trois fêtes de pèlerinage du judaïsme sont intimement liées à la saison à laquelle elles sont célébrées. Pessa’h, Pâques, est surnommée la fête du printemps, Chavouot, Pentecôte, est la fête des moissons, enfin Soucot, la fête des cabanes, est la fête de la récolte.

L’écologie dans le judaïsme est « anthropocentrée » : la nature prend tout son sens grâce à l’être humain à qui elle a été confiée par l’Éternel. « Cependant, l’homme devra commander la nature, non pas à la manière d’un tyran, mais comme un homme d’état sage et prévoyant » précise le rabbin Jonas.


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De son côté, Dieu a conservé un pouvoir discrétionnaire sur la pluie, garante de la fertilité de la terre. « Dans la Bible, les périodes de sécheresse d’un pays sont attribuées à des défaillances morales des habitants » comme dans le Lévitique où Dieu annonce : « Et si vous ne M’écoutez pas […] Je ferai vos cieux comme le fer et votre terre l’airain. Vous vous épuiserez en vains efforts, car votre terre ne donnera pas son produit et les arbres de la terre refuseront leurs fruits. »

Pour que des épisodes de sécheresse ne se reproduisent pas, tous les jours, matin, après-midi et soir, les trois prières du judaïsme consacrent une partie à la pluie. Une manière de rappeler que « le don de la pluie n’est pas fonction du climat mais uniquement de l’engagement moral de l’humanité à être à la hauteur du défi imposé par la Torah » conclut le rabbin Jonas.


Principe talmudique de la Hazaka.

Torah au Deutéronome, 20, 19-20. 

L’herméneutique est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.

Par Boris Le Ngoc (SFEN)

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