MOOK : un outil contre l’érosion du savoir - Sfen

MOOK : un outil contre l’érosion du savoir

Publié le 24 septembre 2021 - Mis à jour le 27 septembre 2021
  • Compétences
  • expert scientifique
  • filière nucléaire française
  • Numérique
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Comment préserver dans le temps un ensemble sûr de connaissances permettant le redémarrage rapide et efficace d’un projet dans un futur proche ou lointain ? La question s’est imposée à la fin du projet de prototype à neutrons rapides ASTRID, bien que la problématique intéresse plus largement la filière nucléaire. Pour y répondre, le MOOK, un outil numérique de capitalisation du savoir (Knowledge Management [KM]) a été développé dès 2019 et rapidement déployé.

Le nucléaire est une industrie qui s’organise sur le temps long, aussi bien concernant l’exploitation des réacteurs que les activités de conception ou de recherche et développement (R&D). 


Le MOOK a été développé en 2019 dans le but de capitaliser – c’est-à-dire collecter, partager, préserver, maintenir et utiliser le savoir – dix ans d’études de conception et de recherche sur le projet (…) ASTRID


Assurer la transmission des savoirs et des compétences est l’un des enjeux majeurs de la filière pour laquelle un programme peut durer plusieurs décennies et concerner plusieurs projets interconnectés [1]. « Capitaliser la connaissance c’est dédier aujourd’hui une partie de son temps à combattre les méfaits que l’érosion de notre savoir pourrait causer demain », résume Gilles Rodriguez, directeur technique au Forum international génération IV (GIF, en anglais) pour le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) [2].

Le MOOK a été développé en 2019 dans le but de capitaliser – c’est-à-dire collecter, partager, préserver, maintenir et utiliser le savoir – dix ans d’études de conception et de recherche sur le projet d’un démonstrateur de réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium : ASTRID [3]. Le projet s’est arrêté au stade d’avant-projet de plusieurs variantes : deux puissances de réacteur (600 MWe et 150 MWe) et deux types de systèmes de conversion d’énergie (eau vapeur et gaz-azote). L’objectif de fermeture du cycle du combustible avec ce type de réacteur étant repoussé à la seconde partie du siècle par la feuille de route énergétique du gouvernement – la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) – la question de la sauvegarde et de la transmission du savoir s’est donc imposée. Le MOOK est l’une des réponses des partenaires, le CEA, Framatome, EDF et Bouygues construction services nucléaires, à cette nécessité de préserver les acquis du projet.

Le MOOK, c’est quoi ?

C’est « une méthode pérenne de capitalisation des savoirs d’un projet nucléaire multipartenaires ». Le terme fait bien sûr référence au MOOC qui désigne un cours en ligne ouvert au grand public : Massive Open Online Course. Ce dernier permet, via des cours en vidéo et des documents associés, de se former dans de nombreux domaines. Le MOOK, quant à lui, signifie Management Organized On-line Knowledge. Les deux premiers termes rappellent le cadre : l’organisation du contenu est bien le fruit d’une réflexion. Le mot « On- line » est là pour rappeler que le contenu est mis à disposition depuis un serveur protégé car destiné uniquement à ceux qui ont à en connaître (car il faut transmettre le savoir tout en protégeant ce savoir et les savoir-faire). Et la lettre « K » pour Knowledge représente le coeur du sujet : le savoir.


L’objectif du MOOK est d’offrir davantage qu’une simple bibliothèque électronique de documentation, grâce à l’imbrication des vidéos d’experts et d’une série de documents précisément sélectionnés (…)


« La genèse du projet remonte à 2017, se remémore Gilles Rodriguez. Nous avions alors reçu de très bons retours de nos webinaires interactifs conçus pour le Forum international GEN IV et ces webinaires nous ont grandement inspirés pour la conception du MOOK. De plus, plusieurs acteurs du projet ASTRID étaient déjà des consommateurs de MOOC. Enfin le constat était établi que les jeunes générations « consomment » aujourd’hui plus de supports vidéos que de supports écrits. Et c’était à eux que nous devions nous adresser en priorité ». La vidéo s’est aussi révélée contenir des vertus pédagogiques : « ce que j’ai du mal à expliquer par écrit (notamment le contexte des études) j’arrive plus aisément à le raconter », appuie Gilles Rodriguez. En 2018, l’équipe s’oriente donc vers le support vidéo pour transmettre le savoir de manière efficace et agile, et dès le début 2019 des vidéos.

Préserver le savoir et son cheminement

L’objectif du MOOK est d’offrir davantage qu’une simple bibliothèque électronique de documentation, grâce à l’imbrication des vidéos d’experts et d’une série de documents précisément sélectionnés parmi des milliers. Les vidéos, de 30 à 60 minutes chacune, sont réalisées avec un support de présentation ou sous la forme d’une interview dirigée. Elles sont organisées de manière à toujours contenir certains éléments comme l’avis de l’expert sur le retour d’expérience, une liste de recommandations, etc. Les experts associent leur intervention à une série de 15 à 20 documents (maximum) pour approfondir le sujet sans perdre le lecteur dans une recherche bibliographique fastidieuse et souvent peu fructueuse. Après un traitement et un chapitrage en ligne destiné à permettre un accès rapide à l’ensemble des sujets et des sous-sujets abordés, le MOOK trouve sa place dans une arborescence de contenus.


 

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L’un des apports majeurs de ce format est la transmission simultanée du cheminement opéré à l’époque du projet et des résultats, de façon que l’utilisateur du MOOK, même des décennies plus tard, comprenne le déroulement du projet et les raisons ayant conduit à l’adoption d’un choix technologique ou la méthodologie d’un calcul par exemple. Il y a un effort important de contextualisation des résultats présentés, ce qui permet de les justifier dans un environnement, et des contraintes spécifiques. Ce dernier point est un facteur essentiel pour la reprise rapide d’un projet : un manque de clarté sur les motivations des choix demanderait en effet un retour en arrière des équipes chargées de le reprendre afin de comprendre la raison profonde des options choisies (qu’elles soient par exemple d’ordre technique, économique ou très contextuelles). Plus encore, le MOOK permet de rappeler les verrous technologiques rencontrés, verrous qui pourraient ne plus se présenter suivant la même problématique quelques décennies plus tard.

La répartition des outils de capitalisation du savoir

Dans le logiciel on trouve plusieurs types de contenus : le MOOK qui comprend donc la vidéo d’un expert avec sa présentation et la documentation essentielle recommandée ; la note de synthèse ; et l’interview dirigée qui peut par exemple aider à construire l’arborescence des savoirs. Le choix du type de contenu est le résultat de plusieurs critères. Tout d’abord, « les interviews d’experts ont été réservées à des personnes se situant en haut de l’organigramme et qui avaient à piloter aussi bien – voire plus – les aspects stratégiques que techniques du projet », explique Gilles Rodriguez. Dans un premier temps la synthèse des avis d’experts a abouti à définir des listes de MOOK à réaliser et des listes de documents de synthèse à rédiger. Dans un deuxième temps, la méthode de décision (MOOK ? Note de synthèse ? Les deux ?) a été approfondie à l’aide de deux critères : le niveau de maturité et la profondeur d’un dossier d’études. Le niveau de maturité se mesure par deux indicateurs : le TRL (Technology Readiness Level) et l’IRL (Integration Readiness Level) largement utilisés dans l’industrie aéronautique et de plus en plus dans le nucléaire. Ces indicateurs permettent d’accorder un degré de confiance à une technologie pour sa capacité à remplir les fonctions qui lui sont assignées (TRL), tout en respectant l’environnement dans lequel il s’intègre (IRL) [4].

La profondeur d’un dossier d’étude désigne, pour un composant ou un système donné, le niveau de détail atteint par la documentation en support. En d’autres termes, cet indicateur mesure la richesse de « l’état de l’art ».

Dans le cas d’une faible maturité mais d’un niveau de profondeur élevé, un MOOK sera créé pour expliquer les verrous et les difficultés liés à l’intégration de ce système dans le projet. Dans le cas opposé, une note de synthèse sera privilégiée afin de compléter la documentation et un mix entre le MOOK et la note de synthèse sera mis en place si le sujet est complexe. Enfin dans le cas de niveaux de maturité et de profondeur élevés, la question de la pertinence de créer de nouveaux supports se posera, l’arbitrage disposant d’une certaine flexibilité. Enfin, si les deux indicateurs sont faibles, alors les deux supports, MOOK et note de synthèse, seront sûrement nécessaires.

Cette grille de lecture aide à la décision mais ne fait pas office de règle absolue. En effet, l’équipe de développement prend également acte de l’importance des connaissances pour l’entreprise et des risques encourus en cas de perte de ce savoir. L’équipe a aussi fait preuve de discernement et d’agilité pour la sélection finale des outils à employer.

Une mise en place rapide

En moins d’un an le projet a produit plus d’une centaine de MOOK et une trentaine de notes de synthèse recommandant 2 000 documents sur un total de 25 000 produits par ASTRID. C’est un effort collectif réalisé par plus de cinquante experts.

« Le MOOK est apparu comme le moyen le plus pratique pour permettre aux experts de transmettre leurs connaissances dans les meilleures conditions, confirme Gilles Rodriguez. C’est bien plus simple et moins fastidieux que la rédaction de rapports académiques de synthèse ». L’équipe a également mis en place un ensemble d’exemples et de tutoriels afin que les experts puissent réaliser leurs propres MOOK dans leur bureau avec un matériel informatique de tous les jours (un ordinateur et une webcam intégrée suffisent).

Au-delà d’ASTRID, le principe de capitalisation des connaissances à l’aide de MOOK est aujourd’hui mis en application pour des problématiques plus spécifiques à chaque partenaire. Depuis 2020, cette méthode de capitalisation se dissémine. Elle est par exemple expérimentée à l’Institut de recherche sur les systèmes nucléaires pour la production d’énergie bas carbone (IRESNE) sur le site du CEA Cadarache pour des cas multiples : départ à la retraite, reprise d’études par de nouvelles équipes, complément aux guides d’utilisation d’un outil de calcul scientifique, etc.


 
Les lauréats
Les porteurs du projet MOOK ont reçu le prix Sfen 2021 de l’enseignement et de la formation : Gilles Rodriguez, Nicolas Devictor, Philippe Amphoux, Edwige Richebois du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), Jean-Marie Hamy, Alexandre Dauphin de Framatome, David Settimo d’EDF et Franck Peysson de Bouygues construction services nucléaires.
 


En l’occurrence le développement d’une filière de réacteurs à neutrons rapides pour la fermeture du cycle du combustible.

Le GIF a été créé en 2000 afin de mettre en place une coopération internationale sur le développement des réacteurs de six filières technologiques dites de quatrième génération dont les objectifs sont d’améliorer la durabilité (y compris l’utilisation efficace du combustible et la réduction des déchets), la compétitivité, la non-prolifération et la sûreté du nucléaire de demain.

Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration (2010-2019)

Un exemple simple permet de comprendre la distinction entre TRL et IRL : si une pompe a montré de très bonnes performances sur un banc d’essai et sur d’anciens prototypes, son indice TRL sera élevé. Si cette même pompe a été testée dans son environnement de réacteur et que son fonctionnement ne perturbe pas les composants voisins (vibrations, conséquences en cas de défaillance, ne parasitant pas les capteurs acoustiques) alors son IRL sera considéré comme correct.


Par Gaïc Legros, Sfen – Photo © Orano – Séance d’interview d’un expert du CEA.

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