Patrimonial et radioactif : le double héritage des Curie - Sfen

Patrimonial et radioactif : le double héritage des Curie

Publié le 28 septembre 2020 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Début 2020, une équipe de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) s’est rendue dans la maison de la physicienne Hélène Langevin-Joliot, fille d’Irène et Frédéric Joliot-Curie et petite-fille de Pierre et Marie Curie à Antony (92), afin d’y collecter des objets radioactifs et d’une grande valeur patrimoniale.

Ces opérations chez les particuliers ne sont pas si rares. Depuis 2006 en effet, l’Andra collecte chaque année entre 100 et 150 objets radioactifs, contenant principalement du radium. Dans les années 1920, la radioactivité était un argument de vente pour de nombreux articles de consommation courante : cosmétiques, produits pharmaceutiques, bijoux, fontaine à radium, cadrans d’horloges, etc. Des matières radioactives (américium 241 ou radium 226) sont également présentes dans certains paratonnerres installés dans les années 1930, puisque la radioactivité était censée améliorer la conductivité électrique du dispositif, et dans des détecteurs ioniques de fumée. Mais en début d’année, c’est aussi une rencontre avec l’Histoire qui a conduit l’Andra à Antony, dans les Hauts-de-Seine. « L’opération visait à éliminer des éléments radioactifs qui restaient dans cette maison et en particulier dans une armoire ayant appartenu à Marie Curie.


Je savais que mon père, à la fin de sa vie, avait installé à la maison une sorte de petit “laboratoire” pour effectuer quelques mesures de radioactivité


Le meuble renfermait un petit ensemble d’éléments formant le reste d’un laboratoire transitoire de mon père », raconte Hélène Langevin-Joliot, fille d’Irène (1897-1956) et de Frédéric (1900-1958) Joliot- Curie, aujourd’hui âgée de 92 ans.

« Je savais que mon père, à la fin de sa vie, avait installé à la maison une sorte de petit “laboratoire” pour effectuer quelques mesures de radioactivité, et donc que certains objets, dont un étalon, devaient être radioactifs. Plus tard, un contrôle plus général fit apparaître qu’une armoire-bibliothèque ayant appartenu à Marie Curie (1867-1934) était clairement contaminée. Il y avait à l’intérieur des cartes routières et de nombreux livres ajoutés au fil du temps. Dans ces années-là, on ne se posait pas de questions pour conserver ou déplacer des objets n’ayant que des quantités de radioactivité relativement faibles », a-t-elle détaillé.

Histoire et déchets radioactifs

« Potentiellement, tout ce qui peut rester comme souvenir des travaux de Pierre et Marie Curie n’est pas dans les normes et devrait finir en déchets radioactifs », témoigne la physicienne de 92 ans pour Le Parisien. Conserver le patrimoine ou éliminer le danger, il a fallu choisir. « Ces objets qui entrent dans la catégorie FA-VL, pour faible activité à vie longue, seront entreposés dans le bâtiment de l’Andra prévu à cet effet au Centre industriel de regroupement, d’entreposage et de stockage (Cires), sous surveillance, dans l’attente d’un centre de stockage adapté. Quant aux déchets induits (morceaux de bois, tenues en papier ou gants…), dits TFA, pour très faible activité, ils seront stockés dans des alvéoles de stockage au Cires », détaille Nicolas Benoit, chef de projet Assainissement à l’Andra.

Sauvegarder la mémoire des époux

Deux couples sur deux générations ! Pierre et Marie Curie, Irène et Frédéric Joliot-Curie ont reçu cinq prix Nobel. Petits rappels : en novembre 1895, le physicien allemand Wilhelm Conrad Röntgen découvre un rayonnement invisible et inconnu qu’il appelle X. En 1896, Henri Becquerel découvre le phénomène de la radioactivité naturelle. En juillet 1898, Pierre et Marie Curie découvrent ensemble le polonium, puis en décembre, avec Gustave Bémont, le radium, des millions de fois plus radioactif que l’uranium. Trente années plus tard, en 1934, Frédéric et Irène Joliot-Curie créent un nouveau corps radioactif, le phosphore 30, et reçoivent le prix Nobel de chimie en 1935 pour la découverte de la radioactivité artificielle. Un destin familial extraordinaire.


En 1945, Frédéric Joliot-Curie participe à la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à la tête duquel le général de Gaulle le nomme Haut-commissaire à l’énergie atomique et en 1948, la première pile atomique française, ZOE, est mise en fonctionnement par l’équipe du CEA. Il participera également au lancement de « l’Appel de Stockholm », d’inspiration communiste, qui demandait l’interdiction de l’utilisation militaire de l’énergie atomique : nous sommes alors aux prémices de la guerre froide. Conséquence : Frédéric Joliot-Curie est révoqué du CEA [1] la même année. Suite au prix Nobel, Irène étudie, avec Pavel Savitch, des radioéléments produits par les neutrons dans le thorium et l’uranium à l’Institut du radium jusqu’en 1939. Elle est nommée sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique dans le gouvernement du Front Populaire en 1936, devenant l’une des premières femmes à participer à un gouvernement alors même qu’elles n’avaient pas encore le droit de vote en France (il faudra attendre 1945 pour cela). Elle sera professeure à la faculté des sciences de Paris en 1937, puis directrice du Laboratoire Curie de l’Institut du radium en 1946 jusqu’à son décès en 1956.

Afin de sauvegarder l’histoire de ces couples légendaires, qui va des découvertes scientifiques à la naissance de l’énergie nucléaire en France, en passant par les années de résistance lors de la Première Guerre mondiale puis de la Seconde, des personnes issues du cercle privé des Curie dans un premier temps, se sont mobilisées.

Patrimonialisation

Le musée Curie se trouve dans un des anciens bâtiments de l’Institut du radium, créé en 1909. Plusieurs espaces ont été conservés en l’état : le bureau occupé par Marie Curie de 1914 à 1934, son laboratoire de chimie dans le Pavillon Curie, et le jardin de l’Institut du radium. Ces lieux historiques peuvent aujourd’hui être visités, et conservent l’atmosphère d’un laboratoire de recherche de l’entre-deux-guerres. L’Association Curie Joliot-Curie (ACJC), créée en 1959 afin de « préserver la mémoire et faire connaître les valeurs promues par ces grands scientifiques », est toujours active et soutient le musée Curie créé en 1994. Renaud Huynh, directeur du musée Curie à Paris, et Adrien Klapisz, responsable des collections au musée Curie, ont mis en lumière une patrimonialisation en trois actes [3].

– Le premier consiste en « la sauvegarde des lieux historiques à la mémoire des personnes admirées », soit la préservation des pièces dès la fin des années 1950 par l’ACJC.

– Le second, qui se déroule au milieu des années 1990, consiste en « la transformation des lieux historiques en lieux de mémoire et des personnes admirées en figures admirables ». La notoriété de Marie Curie est passée d’un cercle d’initiés à un public plus large et elle est entrée dans l’imaginaire collectif.

– Les années 2000 qui constituent le 3e et dernier acte de « patrimonialisation » du musée Curie, caractérisent une période dans laquelle « les figures admirables deviennent figures célèbres tandis que les lieux de mémoire se transforment en lieux patrimoniaux ».

« Cette part mémorielle et culturelle des “figures célèbres ” est primordiale pour le musée Curie car elle lui procure une forme de protection, soulignent Renaud Huynh et Adrien Klapisz. Marie et Pierre Curie, leurs découvertes, font partie du patrimoine culturel national, et il ne viendrait à l’esprit de personne aujourd’hui de remettre en cause l’intérêt historique des pièces qui ont abrité la célèbre savante, ce qui n’aurait pas forcément été le cas de son vivant, malgré ses deux prix Nobel. »


 
Dates-clés

1903 – Marie et Pierre Curie obtiennent, avec Henri Becquerel, le prix Nobel de physique. Marie Curie est la première femme nobélisée.

1911 – Marie Curie reçoit – seule – le prix Nobel de chimie. Encore aujourd’hui, elle est la seule personne à avoir reçu deux prix Nobel dans deux domaines scientifiques différents.

1935 – Irène et Frédéric Joliot-Curie reçoivent le prix Nobel de chimie.

1945 – Frédéric Joliot-Curie participe à la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à la tête duquel le général de Gaulle le nomme Haut-commissaire à l’énergie atomique.

1994 – Création du musée Curie.

 


Par la rédaction Sfen – © Musée Curie/coll. ACJC

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